Commerce

  • Esclavage moderne : on ne peut plus dire qu'on ne savait pas... Gouvernements et société civile se doivent d'agir

    Ce matin 17 janvier, la Section « Migrants & Réfugiés » du  Saint-Siège a ouvert un site
    https://migrants-refugees.va    avec un accent sur les victimes du trafic de personnes.
     
    Ce site reflète la politique du Pape François sur les migrants et les réfugiés, insistant sur la solidarité avec les plus faibles et sur la nécessité de traiter les causes de ces migrations désespérées et déstabilisantes.
     
    Le Pape François publie par la même occasion une Lettre sur les orientations pastorales sur la traite de personnes (disponible en anglais « Pastoral Orientations on Human Trafficking »), ainsi qu’en italien et en espagnol. La version française devrait suivre.
     
    Cette lettre aborde le trafic de personnes de la manière suivante :
     
    1. Préface insistant sur l’énorme importance qu’attache le Pape au sort des millions de victimes de la traite et encourageant à l’action vigoureuse
    (« The M&R Section invites everyone to engage vigorously in learning, communication and action about preventing and healing Human Trafficking, nourished by reflection, prayer, and the teachings »).
    2. Définition (reprise du Protocole de Palerme du 15 novembre 2000 à la Convention des Nations Unies contre le criminalité transnationale organisée) et y ajoutant les formes locales d’esclavage.
    3. Compréhension de ce fléau, qui réduit la personne humaine à un objet, une marchandise, et de ses causes, dont la demande de consommateurs inconscients de leurs responsabilités et possibilités d’action par rapport aux victimes de l’esclavage moderne dans l’agriculture, le travail domestique, la prostitution et le travail forcé).
    4. Nécessité d’une prise de conscience (« Acknowledging human trafficking: Out of the Shadows »), car trop de personnes ignorent encore l’ampleur de ce fléau, y compris les forces de l’ordre, les juges, le personnel social et de santé. Le rôle des communautés locales dans les pays d’origine, de transit et de destination est important. Les victimes de trafic peuvent être des sources d’information et de soutien pour les victimes. Il faut avoir des programmes d’éducation pour prévenir et réhabiliter.
    5. Dynamiques des trafiquants et des passeurs (« smugglers »)
    6. Réponses à améliorer (« Responding to Human Trafficking: Room for Improvement ») pour réduire la demande, rendre les consommateurs responsables et poursuivre les trafiquants
    - prévenir la traite, qui touche souvent des personnes sans moyens ni espoir d’avenir : la forme la plus radicale de prévention est d’assurer un développement humain, un droit de rester dans son propre pays, et, si des personnes décident ou sont forcées de quitter leur pays, de s’assurer des possibilités légales et sûres de migration 
    - promouvoir la coopération entre Etats, et aussi avec l’économie privée, les médias, la société civile, les organisations d’inspiration religieuse
    - assister et réintégrer les survivants, ce qui comporte aussi un volet éducatif et professionnel, dans lequel la famille et des congrégations religieuses, particulièrement féminines, ont un rôle important.
     
    Ce texte va certainement,  en France et ailleurs, pousser les Evêques et d’autres à agir davantage contre cette forme moderne d’esclavage.
     
    A relever qu’il y a dix jours, le 7 janvier 2019, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) publiait deux rapports sur le trafic de personnes dans le contexte de conflits armés, dénonçant le trafic d’êtres humains comme un instrument des groupes armés pour financer leurs activités et pour augmenter leurs effectifs. En voici les liens :
     
    http://www.unodc.org/unodc/fr/frontpage/2019/January/le-trafic-dtres-humains--un-instrument-des-groupes-arms-pour-financer-leurs-activits-et-pour-augmenter-leurs-effectifs-_-le-rapport-de-lonudc.html?ref=fs4
     
    http://www.unodc.org/unodc/en/data-and-analysis/glotip.html
     
    • Global Report on Human Trafficking 2018
    http://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/glotip/2018/GLOTiP_2018_BOOK_web_small.pdf
     
    • Human Trafficking in the Context of Armed Conflict 2018
    http://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/glotip/2018/GloTIP2018_BOOKLET_2_Conflict.pdf
     
    Ces deux rapports de l’ONU dénoncent que, face à l’augmentation du nombre de victimes, les tribunaux laissent la plupart de ces crimes impunis.
     
    Michel Veuthey

  • Esclavages d’hier et d’aujourd’hui - Mémoires et perspectives

    Le 10 mai chaque année a lieu à Paris la Commémoration nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. Cette journée était organisée ce jeudi 10 mai 2018 par l’association des amis du général Dumas, avec le soutien de la Ville de Paris, du Centre des Musées nationaux, et sous le haut patronage du Président de la République.

    Il faut saluer cette volonté de faire mémoire des esclaves du passé, sans tomber dans le triomphalisme et l’autosatisfaction. L’urgence est en effet de s’engager concrètement pour la libération des esclaves modernes et pour l’abolition de toutes les formes contemporaines de traite.

    Résurgence contemporaine

    Même si l’esclavage est interdit par une série d’instruments juridiques au niveau national et international, l’esclavage se développe partout dans le monde, y compris en Europe. L’esclavage n’a en effet pas disparu. Il est même en pleine croissance, même s’il est souvent invisible.

    Causes

    La pauvreté, l’instabilité économique et politique, les conflits, l’explosion démographique de certains pays, les changements climatiques, les mouvements de réfugiés et de migrants, les persécutions ethniques et religieuses rendent des millions de femmes et d’enfants, mais aussi des hommes, vulnérables à des réseaux criminels qui, par la contrainte ou par de fausses promesses, réduisent ces personnes à la servitude jusque dans nos pays.

    Les conditions favorisant l’esclavage contemporain se sont multipliées dans le monde entier

    • déséquilibres démographiques et économiques, vulnérabilité accrue de millions de personnes principalement dans les pays en développement (vulnérabilité liée aux conflits armés, aux dictatures, aux changements climatiques, aux dégradations infligées à l’environnement, aux catastrophes naturelles et technologiques, à l’absence d’éducation et d’accès au marché du travail). Et souvent, ces facteurs se conjuguent.
    • concurrence exacerbée par la mondialisation et par le recours au travail forcé dans l’agriculture, la déforestation, la pêche, le bâtiment, l’hôtellerie et la restauration, les mines, l’industrie du vêtement, sans oublier l’exploitation sexuelle, le trafic d’enfants, le commerce illicite d’embryons et d’organes humains.
      absence d’état de droit (« rule of law ») et corruption garantissant l’impunité aux réseaux criminels et privant les victimes de protection
    • mouvements de masse de populations dans un état de vulnérabilité exposant réfugiés et migrants mais aussi personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays aux contraintes ou aux promesses fallacieuses de criminels : la plupart des esclaves contemporains deviennent esclaves, non pas parce qu’ils sont kidnappés, mais parce qu’ils répondent positivement à une offre d’emploi mensongère, un piège vers le travail forcé, vers la prostitution imposée
    • progrès de la médecine permettant des transplantations d’organes et créant une demande considérable de donneurs, volontaires ou non, et créant un marché sur le plan international de trafic d’organes
    • nouvelles formes d’esclavage liée à la gestation pour autrui, à l’achat et à la vente d’enfants sur le plan international
    • sans oublier servitudes et pratiques esclavagistes culturelles traditionnelles qui n’ont pas disparu (ainsi les castes).

    L’esclavage se développe aujourd’hui à des niveaux qui dépassent ce que nous avons connu aux siècles précédents :

    • En 2010, on estimait à environ 27 millions le nombre d’esclaves dans le monde. Ce chiffre représente le double de tous les esclaves africains qui ont été forcés à émigrer d’Afrique aux Amériques.
    • En 2018, les dernières estimations produites par les organisations internationales estiment à plus de 45 millions de personnes privées de libertés dans le monde, avec une forte croissance entre 2010 et 2018.

    Les profits de l’esclavage moderne dans le monde, selon les mêmes sources, dépassent les 150 milliards de dollars.

    Selon le Global Slavery Index , 58% des victimes sont répartis dans 5 pays: Inde, Chine, Pakistan, Bangladesh et Ouzbékistan. Femmes et filles représentent 71% des esclaves, soit près de 29 millions de personnes. Une victime de l’esclavage moderne sur quatre est un enfant, soit environ 10 millions. En Europe, les estimations seraient de plus d’un million, dont la plupart de Roumanie, Bulgarie et Slovaquie, et du Nigéria, de la Chine et du Brésil. Le travail forcé et l’exploitation sexuelle sont les formes les plus répandues de l’esclavage en Europe. En Italie, il y aurait environ 130.000 esclaves aujourd’hui selon la Fondation « Walk Free » .

    Remèdes

    Il y a un besoin général de prise de conscience, d’information et de formation.

    C’est un effort d’ensemble, sur le plan national, régional et international qui est nécessaire pour faire face à cette négation massive mondiale des droits fondamentaux de la personne humaine.

    En cette année où nous commémorons l’abolition de l’esclavage au XIXe siècle, nous devrions nous inspirer des abolitionistes des siècles passés, de leurs luttes et de leurs valeurs, qui sont proches des nôtres : 2018 est aussi le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et le 20e de l’adoption du Statut de la Cour Pénale Internationale (qui qualifie certaines pratiques esclavagistes respectivement de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité). C’est le moment favorable pour la communauté internationale de lancer une mobilisation pour une nouvelle abolition de l’esclavage, en faisant appel aux Gouvernements, aux Autorités religieuses et spirituelles, aux organisations internationales, à la société civile, sans oublier milieux d’affaires et formateurs d’opinion.

    Le 2 décembre 2014, à la Casina Pio IV, le siège de l’Académie pontificales des sciences et des sciences sociales, des responsables religieux catholiques, anglicans, musulmans, hindous, bouddhistes, juifs et orthodoxes ont signé une Déclaration commune contre l’esclavage moderne comme une déclaration publique de leur engagement à travailler ensemble dans l’action spirituelle et pratique pour éradiquer ce crime contre l’humanité et restaurer la dignité et la liberté de ses victimes.

    Le texte de la déclaration signée par Pape Francis et d’autres chefs religieux stipule ce qui suit :

    « Nous, les soussignés, sommes réunis ici aujourd’hui pour une initiative historique visant à inspirer l’action spirituelle et pratique de toutes les religions mondiales et des personnes de bonne volonté partout dans le monde afin d’éradiquer l’esclavage moderne dans le monde d’ici 2020 et pour toujours. Aux yeux de Dieu, chaque être humain est une personne libre, fille, garçon, femme ou homme, et est destiné à exister pour le bien de tous dans l’égalité et la fraternité. L’esclavage moderne, en termes de trafic d’êtres humains, de travail forcé et de prostitution, de trafic d’organes, et toute relation qui ne respecte pas la conviction fondamentale que tous les êtres humains sont égaux et ont la même liberté et la même dignité, est un crime contre l’humanité. Nous nous engageons ici aujourd’hui à faire tout ce qui est en notre pouvoir, au sein de nos communautés de foi et au-delà, à travailler ensemble pour la liberté de tous ceux qui sont réduits en esclavage et victimes de la traite, afin que leur avenir soit restauré. Aujourd’hui, nous avons l’occasion, la conscience, la sagesse, l’innovation et la technologie pour réaliser cet impératif humain et moral. »

    Dans la réalité de tous les jours, les victimes de l’esclavage vivant à nos côtés ont besoin de structures d’accueil, de protection et de réinsertion. Les victimes sont invisibles, contrairement aux autres époques de l’histoire de l’esclavage. Cette réelle invisibilité contribue à une inadéquation de la prise de conscience de nos autorités et de nos structures d’aides, qu’elles soient publiques ou privées.

    L’activité la plus urgente et nécessaire est de promouvoir la connaissance des faits et des processus de développement de l’esclavage moderne. Il faut aussi que Gouvernements et société civile prennent des mesures pour aider et réhabiliter les victimes de l’esclavage moderne. Il faut enfin prévenir par l’éducation et d’autres mesures économiques, sociales et politiques qui permettent de rétablir l’état de droit, d’assurer la protection et la réhabilitation des survivants et la poursuite des criminels.

    A l’occasion du Forum qui s’est tenu à Buenos Aires du 5 au 8 mai 2018 sur l’esclavage moderne, «Vieux problèmes du nouveau monde», le Pape François a tenu à faire part de son soutien et de sa préoccupation pour les victimes de l’esclavage moderne.

    Michel Veuthey,
    Ambassadeur chargé de la lutte contre le trafic d’êtres humains
    Observateur Permanent Adjoint
    Mission Permanente d’Observation de l’Ordre Souverain de Malte auprès de l’Office des Nations Unies à Genève