23/10/2015

Réfugiés et migrants : besoin de s'attaquer aux causes des mouvements migratoires

Le Haut Commissaire aux Réfugiés, M. Antonio Guterres, qui termine son mandat à la fin de l'année, parlait en français des défis actuels des déplacements forcés ce vendredi 23 octobre à Genève, pour le Forum Suisse de Politique Internationale (FSPI),  au Château de Penthes. 

 
Nous vivons, commence-il,  une explosion des déplacements forcés :
 
- 60 millions de réfugiés et de personnes déplacées en conséquence de conflits, dix millions en plus que l’année dernière…
- En 2010, 11.000  personnes étaient déplacées chaque jour
- En 2011, c'étaient 14.000 personnes
- En 2013,  32.000, 
- En 2014,  42,500 personnes étaient déplacées par conflit par jour, quatre fois plus qu’il y a cinq ans.
 
Cette multiplication par quatre des personnes déplacées est due à la multiplication des conflits et à leur perpétuation : la capacité de trouver des solutions aux conflits de la communauté internationale est très diminuée. Pendant la Guerre froide, et, ensuite, pendant l’hégémonie américaine, pas de système mais des rapports de force très clairs. Ainsi, pour le Timor oriental, il a suffi de convaincre le Président américain  Bill Clinton pour remporter l’affaire… L’Indonésie a accepté l’intervention, le Conseil de sécurité a immédiatement adopté la résolution qu’il fallait et l’Australie a organisé l’opération…
Aujourd’hui, même en convainquant le Président Obama, l’intervention ne se ferait pas.
 
Aujourd’hui, nous faisons face à un monde chaotique où prolifèrent imprévisibilité et impunité: on l’a vu récemment au Sud Soudan où deux leaders tribaux ont déclenché une guerre civile meurtrière pour des questions de revenus liés à l’exploitation du pétrole.
 
Et un symptôme de ces conflits sont ces déplacements, plus difficiles encore à l’intérieur de leur propre pays qu’à l’extérieur.
 
Dans les autres formes de déplacements, les changements climatiques sont un facteur accélérateur, comme aussi la croissance démographique et les développements urbains chaotiques, le manque d’eau et d’aliments sont liés, se renforcent mutuellement, rendent la vie de communautés impossible et forcent des populations entières à se déplacer.
 
La sécheresse au Sahel avait autrefois lieu tous les 5 ans, puis tous les 2 ans et deviendra bientôt permanente, forçant les populations à migrer.
 
La Suisse et la Norvège ont lancé l’Initiative Nansen pour étudier les déficits de protection de ces personnes déplacées à la suite de changements climatiques.
 
Et la souveraineté nationale gagne du terrain face aux Droits de l’Homme : on a passé de la responsabilité de protéger à une réaffirmation de la souveraineté nationale. La capacité de la communauté internationale de protéger des populations à l’intérieur de leur pays est fortement limitée : la Syrie en est l’exemple le plus flagrant.
Et s’y ajoutent des difficultés d’accès des humanitaires
La nature des conflits a aussi changé : dans le même pays, la violence est le fait d’une armée nationale, de milices religieuses, ethniques et de bandits, créant une imprévisibilité (parfois les mêmes sont bandits le soir et milices le jour). Les drames humanitaires sont en croissance explosive.
 
En Europe,  il a fallu que les réfugiés arrivent dans le monde développé pour que les politiques, les médias et les opinions politiques prêtent attention à ce problème.
Tout le monde veut maintenant organiser des débats sur les réfugiés, alors qu’auparavant c’était difficile. Il espère que cette attention nouvelle permettra de réfléchir et d’agir pour accueilir ces réfugiés, alors de 86% des réfugiés sont dans le monde en développement et 14% dans les pays développés.
 
S’îl y a une politique qui a bien fonctionné, ce fut la politique espagnole de coopération économique et sécuritaire avec les pays d’Afrtique du Nord.
 
En Méditerranée centrale, on assiste à une augmentation des mouvements migratoires, mouvements mixtes, migrants et réfugiés, notamment d’Erythrée.
La Libye a un pouvoir faible, la réponse italienne est bien organisée, mieux que celle de la Grèce.
 
Dans la zone orientale, les arrivées sont six fois plus importantes que l’an dernier et la tendance est à l’augmentation.
Nous faisons face à une situation dramatique :  80% des réfugiés viennent des zones de conflits : Syrie, Irak, Afghanistan. La désorganisation est totale, on fait très peu et trop tard. A noter l’absence de coopération entre voisins qui n’ont pas toujours des relations amicales (Grèce-Macédoine, Serbie-Croatie, etc.) et une Union Européenne peu efficace. On ne peut gérer un tel mouvement de cinq à neuf mille personnes par jour si on n’a pas une capacité d’enregistrement, de triage, de négociation pour réinstallation… Les rapports compliqués entre la Turquie et l’Union Européenne ne facilitent pas les choses.
 
L’Allemagne et la Suède reçoivent, pour l’instant un grand nombre de personnes.
 
On peut s’attendre à des situations très difficiles avec l’hiver qui vient.
 
Pour le Sommet de ce week-end, il n'est pas très optimiste : il ne voit pas la volonté politique d’établir un mécanisme solidaire européen (le phénomène serait gérable au niveau des 500 millions d’habitants de l’Union Européenne mais pas de chaque pays qui ne considère que ses intérêts propres.
 
La prolongation des conflits en Syrie et en Afghanistan, les incertitudes de la Conférence de Paris sur le climat (COP21), et, d’une manière plus générale, l’absence de volonté de s’adresser aux causes des problèmes, conflits et mouvements migratoires, le fait conclure sur une note pessimiste : on peut s’atteindre à des explosions dans les années à venir… Il ajoute toutefois une note positive : on assiste aussi à des manifestations de solidarités magnifiques, qui donnent une lueur d’espoir…
 
Parmi les questions posées : 
- rôle de la Russie et la Chine ?
- pays de la région et du Golfe ?
- USA ?
 
La Russie a reçu près d’un million de réfugiés d’Ukraine…
La Chine a un dialogue difficile avec le HCR sur trois points : Corée du Nord, Tibétains et Ouïgours réfugiés de Chine.
Dans la région du Proche-Orient : 4 millions de réfugiés sont dans les pays voisins ( alors que l’Europe a reçu 600.000 personnes pour 500 millions d'habitants) : le Liban a un tiers de sa population actuelle qui sont des réfugiés. Les Emirats ne refoulent pas mais donnent des visas touristiques qui n’accordent pas les mêmes droits que ceux des réfugiés. Les USA ont un programme de réinstallation qui pourrait accueillir 100.000 réfugiés syriens.
 
Le rôle du HCR par rapport aux Gouvernements impliqués dans les conflits : comme le CICR, le HCR doit garder une attitude impartiale et neutre, même si le HCR fait une diplomatie discrète pour parler des activités politiques et militaires qui causent des déplacements
 
Populisme et réfugiés ? L’Europe a contribué à la valeur de tolérance face aux nationalismes, aux extrémismes religieux. Il faut condamner fermement ce qui va contre ces valeurs. Et comprendre les besoins sécuritaires, les inquiétudes, les peurs des populations européennes. Il faut non seulement prêcher la tolérance mais aussi répondre à ces inquiétudes qui viennent aussi de l’absence d’intégration de vagues migratoires précédentes, en particulier des populations musulmanes.
 
Quid du Sommet Humanitaire Mondial et de la proposition du Président Hollande d’un Sommet sur la migration ? Sont-ce des alibis ou des actions ?
Sa réponse : on a réussi à réunir mais pas à faire prendre des décisions
 
Le HCR en Turquie a un simple rôle de monitoring, la Turquie ayant dépensé 8 milliards de dollars, devient un des principaux bailleurs de fonds de l’humanitaire. 
Les Syriens - qui bénéficient d’une protection temporaire en Turquie - ont un programme de réinstallation de Turquie aux USA, mais il n’y a pas de programme similaire avec l’UE, ce qui donne une idée de la complexité des relations entre TR et UE.
 
Pour faire de la prévention, il faut des instruments pour dissuader les mauvais… La capacité de la communauté internationale est aujourd’hui très réduite. Il faudrait renforcer non seulement la bonne volonté mais aussi accepter d’utiliser la force. Il n’y a plus de respect, chacun fait ce qu’il veut.
 
Il espère que le Sommet Humanitaire Mondial contribuera à rendre le système humanitaire plus efficace, plus transparent, plus responsable.
L’essentiel c’est de garantir que l’éducation, l’eau, la santé, soient assurées, ce que les humanitaires ne peuvent pas faire cavaliers seuls, et doivent faire appel aux agents de développement.
 
L’essentiel est d’obtenir un engagement plus fort des Etats pour l’action humanitaire, pour l’accueil des requérants d’asile,  pour les réinstallations, pour la solution et la prévention des conflits.
 
Michel Veuthey

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