23/06/2015

OMS : une réforme si nécessaire

 ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTE (OMS) – QUELLE REFORME ?

 

 

L’Assemblée Mondiale de la Santé, principal organe décisionnel de l’OMS,  vient de tenir sa session annuelle au Palais des Nations à Genève du 18 au 26 mai 2015.

Au cœur de ses débats qui ont réuni 3.000 délégués représentant 180 pays, la réforme de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS),[1] dont le besoin a été mis en évidence par la crise de l’Ebola et par l’influence croissante d’acteurs non-étatiques au sein de cette organisation intergouvernementale.

L’appel à la réforme, qui venait à la fois des Gouvernements,[2] d’experts[3] et d’ONG comme MSF,[4] et d’institutions académiques de recherche[5] a pris des formes différentes demandant :

-       des ressources financières et humaines additionnelles,[6] notamment pour créer un fonds de réserve permettant de financer des opérations d’urgence;

-       des changements  structurels au siège à Genève et dans le monde : les six bureaux régionaux autonomes et 150 bureaux nationaux devraient être plus opérationnels et mieux dirigés par le siège de l’OMS ;

-       une approche moins centrée sur les statistiques et la mise en place de normes internationales,  et davantage sur l’action sur le terrain, notamment par la constitution d’une équipe de réaction rapide composée de spécialistes des urgences sanitaires;

-       des partenariats plus efficaces et plus transparents avec, les Gouvernements, les autres organisations du système des Nations Unies, les grandes organisations internationales humanitaires comme le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, les organisations non-gouvernementales (ONG), mais aussi avec les fondations privées (dont la Fondation Bill et Melinda Gates qui a donné à l’OMS en 2013 plus de 400 millions de francs suisses) et finalement avec l’industrie pharmaceutique.[7]


La réforme de l’OMS dépasse le simple cadre del’OMS: elle touche en effet directement

-      -  l’approche de la santé publique dans le monde;

-      -  l’organisation des secours d’urgence en cas de catastrophes en matière de santé (l’OMS est en effet responsable des aspects relatifs à la santé dans les opérations des Nations Unies sur le terrain) ;[8]

-       - les dispositifs d’alerte et de prévention des crises ;

-       et, plus généralement, le fonctionnement du système des Nations Unies et de la réponse humanitaire de la communauté internationale ;

-       et enfin l’interaction des acteurs étatiques et non-étatiques dans la communauté internationale.

La réforme de l’OMS a été engagée en 2011, avec des résultats mitigés. Le besoin d’accélérer la réforme est apparu plus nettement à la suite de la crise de l’Ebola en 2014 et des cinq autres crises majeures de niveau 3 (situations d’urgence grave de grande ampleur ne pouvant être gérées qu’au niveau international)[9] auxquelles l’OMS est confrontée sur le terrain.

- la Syrie, avec des répercussions en Jordanie, au Liban et en Turquie ;

- la République Centrafricaine ;

- le Soudan du Sud ;

- l’Iraq ;

- le Népal ;

- l’Ebola (et onze).
Les trois premières de ces crises perdurent depuis 2013.

Il existe en plus de ces cinq crises de niveau 3 onze autres situations d’urgence de niveau 2, pouvant être gérées régionalement

Un groupe de sept experts indépendants, présidé par Madame Barbara Stocking, ancienne Présidente d’Oxfam GB, mandaté par l’ONU le 9 mars 2015 afin d’analyser l’action de l’OMS face à l’épidémie d’Ebola, a rendu un rapport le 11 mai dans lequel ils dénoncent le retard et les défaillances de l'OMS. Selon ce rapport l’OMS "n'a pas une capacité et une culture suffisamment fortes pour mener des opérations d'urgence".

Les objectifs de la réforme devraient ainsi être :

·      des ressources financières et humaines additionnelles,[10] y compris un fonds de réserve de cent millions de dollars permettant de financer des opérations d’urgences pour une durée allant jusqu’à trois mois. 

·      des  modifications structurelles de l’Organisation tant au niveau du siège à Genève que des bureaux régionaux afin d’améliorer la réaction en situation d’urgences (amélioration des chaînes de commandement et des mécanismes de contrôle).

·      la mise en place d’un mécanisme d’évaluation de l’ensemble de l’action de l’organisation et des décisions des dirigeants.

·      la création d’une équipe de réaction rapide composée de spécialistes dédiées aux urgences sanitaires.

·      une meilleure formation du personnel d’urgence.

·      la mise en place d’un programme unique, placé sous la responsabilité directe du Directeur et affecté aux urgences sanitaires et rassemblant l’ensemble des ressources nécessaire pour faire face aux épidémies et aux urgences.

 

Comme le segment humanitaire de l’ECOSOC qui vient de se tenir à Genève du 17 au 19 juin 2015 l’a montré, les Gouvernements, qui attendent la réforme depuis 2011, ne veulent plus se contenter de mots. Le Représentant de l’Union Européenne a ainsi rappelé qu’après le Comité exécutif de janvier puis l’Assemblée de mai, les donateurs veulent financer un système qui fonctionne. Ils voudront de ce fait un plan d’action rapidement, pas seulement pour les actions d’urgence, très bien menées par le Dr. Bruce Aylward, , mais de l’ensemble de l’OMS. Et de conclure : « c’est votre dernière chance » (« WHO will not get a second chance »).

Trois solutions principales pourraient être envisagées :

- soit de créer une organisation séparée qui serait chargée des opérations d’urgence (selon ce qui a été fait en créant le Programme Alimentaire Mondial (PAM) pour pallier aux difficultés opérationnelles de la FAO) ;

 - soit de confier la direction des opérations d’urgence en matière de santé à l’OCHA (Bureau de coordination des affaires humanitaires de Nations Unies), dont le nouveau responsable, Stephen O’Brien, un ancien homme d’affaires et parlementaire britannique, montre un dynamisme intéressant ;

- soit, ce qui semble la solution retenue par les Gouvernements pour l’instant – reste à voir pour combien de temps – de réformer en profondeur les structures et surtout le fonctionnement de l’OMS et de l’épauler par une meilleure collaboration avec le système des Nations Unies et avec la Banque mondiale : comme le disait Madame Merkel, la Chancelière allemande, devant l'Assemblée mondiale de la Santé, dans la grande salle des Assemblées du Palais des Nations lundi 18 mai 2015 :  

« 
À mon avis, l’OMS est la seule organisation internationale à jouir d’une légitimité́ politique universelle pour les questions de santé d’importance mondiale. Le but doit donc être maintenant de rendre ses structures plus efficaces. Je suis certaine que c’est un avantage pour l’Organisation mondiale de la Santé d’avoir 150 bureaux de pays et six bureaux régionaux en plus de son Siège : une structure décentralisée avec des liens locaux solides, c’est important. Mais soyons francs. Les structures décentralisées peuvent aussi être une entrave à la prise de décisions et au bon fonctionnement d’une organisation. Voilà̀ pourquoi il faut exploiter les avantages de cette structure décentralisée en reliant par une hiérarchie claire les trois niveaux auxquels l’OMS agit afin que tout le monde sache qui décide dans telle ou telle situation, qui doit faire rapport et qui doit effectuer le travail. Évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais je crois qu’au moment même où̀ nous essayons de tirer les leçons de l’expérience, tout le monde doit faire un effort particulier et relever ce défi pour, ensemble, proposer quelque chose de mieux.

Malgré sa légitimité essentielle en matière de politique de santé, l’OMS ne peut être la seule organisation chargée de dresser un plan mondial de riposte en cas de catastrophe. Nous devons faire en sorte que l’OMS puisse bien travailler avec l’ensemble du système des Nations Unies et avec la Banque mondiale. Le Premier Ministre norvégien, le Président du Ghana et moi-même avons demandé́ au Secrétaire général de l’ONU de nommer un groupe de haut niveau pour examiner de plus près l’interaction entre ces organisations. Il l’a fait et le groupe a déjà̀ commencé ses travaux. Il est présidé́ par le Président de la République-Unie de Tanzanie, M. Kikwete, et devrait présenter d’ici la fin de l’année un rapport indiquant les enseignements à retenir concernant les organisations internationales, la contribution que chacune de ces organisations peut apporter et comment, à l’avenir, mieux nous préparer aux urgences sanitaires, comme nous le sommes aux catastrophes naturelles. »

 D’autres délégations ont demandé :

 

-un alignement de la gouvernance des trois niveaux (bureaux nationaux, directions régionales, siège à Genève) de l’OMS (Union Européenne, Royaume Uni, Ethiopie, Mozambique au nom des 47 membres du Groupe africain),

-une meilleure collaboration de l’OMS avec les acteurs non étatiques (UE, Norvège, Canada, Turquie, Etats Unis, Turquie),

-une amélioration de la programmation (Canada, Japon, Chine, Maldives),

-une limitation de l’OMS dans le cadre strict de son mandat (Royaume Uni, Turquie),

-une meilleure gestion des ressources humaines (Etats Unis, Maldives),

- une plus grande transparence budgétaire (Etats Unis),

- une meilleure répartition géographique du personnel (Mozambique au nom des 47 membres de l’Afrique),

- une responsabilisation accrue (Canada, Ethiopie),

- un renforcement de l’OMS au niveau des pays (Liban) ce qui permettrait d’améliorer la responsabilisation,

- l’instauration d’un système de vérification des résultats (Ethiopie, Maldives).

 

La réforme est urgente. Tous en conviennent. Même Margaret Chan, Directeur général de l’OMS, qui déclarait à l’Assemblée mondiale de la Santé le 18 mai 2015 :

« Plus jamais je ne veux voir l’Organisation confrontée à une situation à laquelle elle ne peut faire face faute d’y être préparée, d’avoir le personnel, le financement ou les structures administratives nécessaires.  Nous allons avancer sans perdre un instant. Je compte mener ces changements à bien d’ici la fin de l’année ».[11]

Michel Veuthey



[1] OMS. Réforme de l’OMS : vue d’ensemble de la mise en œuvre de la réforme

Rapport du Directeur général. A68/4. 8 mai 2015

[2] Dont la Chancelière allemande, Madame Angela Merkel, le 18 mai 2015
http://apps.who.int/gb/ebwha/pdf_files/WHA68/A68_DIV5-fr....

[3] OMS. Groupe d’experts chargé de l’évaluation intérimaire de la riposte à Ebola

Rapport du Secrétariat. A68/25. 8 mai 2015

[4] « Ebola : Médecins sans frontières fustige la réponse trop lente de l'Organisation mondiale de la santé ». Le Monde, 23 mars 2015 ainsi que l’appel du 29 août 2014 : « Ebola. Les ratés de la réponse mondiale » www.msf.ch/news/articles/detail/ebola-les-rates-de-la-rep...

[5] Voir notamment l’étude du Graduate Institute of International Studies, Genève, 2014 :  http://graduateinstitute.ch/files/live/sites/iheid/files/... et aussi Chatham House en 2014 : http://www.globalhealthcheck.org/?p=1678 et What’s the World Health Organisation For ? http://www.chathamhouse.org/sites/files/chathamhouse/fiel...

[6] OMS. Ressources humaines mondiales pour l’action sanitaire d’urgence. Rapport du Directeur général. A68/27. 15 mai 2015

[7] OMS. Cadre de collaboration avec les acteurs non étatiques. Rapport du Directeur général. A68/5. 1er mai 2015

[8] OMS. Collaboration à l’intérieur du système des Nations Unies et avec d’autres organisations intergouvernementales. Rapport du Secrétariat. A68/50. 24 avril 2015

[9] OMS. L’action de l’OMS dans les situations d’urgence graves de grande ampleur. Rapport du Directeur général. A68/23. 15 mai 2015

[10] OMS. Epidémie de maladie à virus Ebola 2014 et suite donnée à la session extraordinaire du Conseil exécutif sur l’épidémie d’Ebola : options pour un fonds de réserve destiné à soutenir la capacité de riposte de l’OMS dans une situation d’urgence. Rapport du Directeur général. A68/25. 8 mai 2015.

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