18/04/2011

L'éducation aux droits de l'homme, une utopie ? Interview

AFportrait.jpgMonsieur Alfred Fernandez, vous êtes Directeur du collège universitaire Henry Dunant (CUHD) et responsable de la formation «Education aux droits de l’homme, Education pour tous (EPT), droit à l'éducation» qui se déroule à Genève. Rentrons si vous le voulez bien dans le vif du sujet. Est-ce que l’Education Pour Tous (EPT) n’est pas une utopie dans un monde en proie à la guerre, à la misère, aux conflits et à une érosion du tissu social et économique dans tous les pays, y compris les pays dits riches, à l’initiative pour la majorité d’entre eux de la déclaration des droits de l’homme?

Oui, pour beaucoup l’EPT peut apparaître comme une utopie. Mais cela ne doit décourager aucune bonne volonté, car comme a dit le Téméraire: «point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer». L’histoire a prouvé que dans le domaine du progrès humain et social, des batailles qui semblaient perdues ont été gagnées grâce à l’énergie et à la volonté inébranlables de ceux qui les ont menées.

Ensemble, nous avons évoqué la liberté d’enseignement et la liberté académique, une question me vient à l’esprit. Comment offrir une éducation scolaire et universitaire quand il y a un manque ou une absence totale de ressources humaines, matérielles, financières ?...

Cette question touche sur le fond la question des moyens économiques des pays et des personnes intéressées. Plusieurs pays s’efforcent de résoudre ce problème. Nous pourrions citer les écoles des rues en Inde, où un enseignement de base est donné dans ce cadre avec une extrême économie de moyens, là où il n’y a pas ou seulement très peu de moyens financiers. Quant au problème posé par l’absence d’école à proximité des enfants, le cas de l’Australie est intéressant, car dans les zones rurales où les fermes sont souvent éloignées de dizaines de km les unes des autres, ou de centaines de km de l’école la plus proche, les cours sont donnés grâce à la télévision. Evidemment, quand il n’y a pas de moyens et que les distances entre les élèves et les lieux d’enseignements sont très grandes, le problème peut devenir insoluble. Et, il n’est pas rare qu’il le devienne…

Si je vous comprends bien, nous pourrions être amenés à penser que selon les pays, leur développement économique et leur système politique en vigueur, il existe un espace plus ou moins grand entre l’idéal et la réalité effective du droit à l’éducation ?

Malheureusement, tel est bien le cas. Mais cela doit amener chacune des personnes concernées et chaque institution à se responsabiliser et à agir de manière à se rapprocher toujours davantage de l’idéal à atteindre qui doit constituer un principe de base. Il faut continuer de reconnaître que le droit à l’éducation est un droit universel inhérent à la personne humaine.

On constate de plus en plus une éducation à deux vitesses dans les pays en développement, phénomène qui touche également les pays émergents et en développement de manière plus visible. D’un côté ceux qui ont les moyens de s’offrir une scolarité privée, de l’autre, quand elle existe de bénéficier d’une éducation publique gratuite. En quoi le droit à l’éducation peut-il éviter que cette éducation à deux vitesses creuse davantage la fracture sociale ?

La prise de conscience de l’existence du droit à l’éducation pour toute personne humaine doit dans tous les pays amener les responsables, toutes les personnes impliquées dans cette problématique et toutes les institutions concernées à mettre en œuvre le maximum de moyens en vue d’instaurer partout et pour tous une éducation publique gratuite.

Pour finir, vos étudiants venus du monde entier repartiront de Genève avec un bagage d’enseignements pratiques et théoriques, comment pourront-il le mettre en œuvre sur le terrain ?

Nos étudiants repartent aussi de Genève avec plus de courage et d’espoir, car une fois revenus dans leur milieu, ils savent qu’ils ne sont pas seuls à lutter pour faire triompher le respect des droits de l’homme. Qu’ils travaillent au niveau gouvernemental –comme fonctionnaires, enseignants, juristes, économistes ingénieurs, médecins ou simples employés- dans le cadre de la société civile, dans leurs associations nationales – comme la très active association marocaine que dirige notre ancien participant, le professeur Rachid Aboutaieb – Président de l’Alliance Genève-Afrique-Caraïbes-Pacifique pour les droits de l’homme, Maroc : www.acpdh.org - et parmi les minorités de tous genres (peuples autochtones, minorités linguistiques, personnes défavorisées, migrants, réfugiés, handicapés, et autres), le simple fait pour nos anciens participants de mieux connaître leurs droits leur permet de les faire valoir de manière souvent bien plus efficace… sans parler de tous ceux qui, comme les femmes leaders autochtones que nous formons chaque année, se chargent de transmettre autour d’eux l’enseignement suivi au CUHD. www.enlacecontinentalmujeresindigenas.org

A quand la prochaine formation dispensée par le Collège universitaire Henry Dunant ?

Notre formation de caractère général va commencer début mai. Il s’agit de celle de l’Université d’été des droits de l’homme qui propose une formation au système de protection des droits de l’homme des Nations Unies, mention «droits économiques, sociaux et culturels».
Quant au cours de formation spécialisé «Droits à l’éducation, Education pour tous (EPT), éducation aux droits de l’homme», il sera donné du 3 au 7 octobre prochain. www.cuhd.org

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Entretien de Nicolas Rozeau du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme publié dans le N°705 d’avril 2011, pp.32-33, de la revue UN Special (www.unspecial.org)

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