• Le sacré fondement historique des règles juridiques


    L'Occident positiviste a cherché et cherche encore à écarter la
    religion de la vie publique et en particulier du droit international
    public.

    Or le sacré est le fondement historique et anthropologique de toute
    règle juridique, nationale et internationale, à commencer par les
    droits de l'homme et le droit international humanitaire, qui protège
    la vie et la dignité humaine en temps de conflit armé.

    Encore aujourd'hui, la religion est un lieu privilégié d'un dialogue
    véritable : la foi en Dieu est en effet souvent, même entre
    interlocuteurs appartenant à des religions différentes, le seul lien
    de confiance solide : la foi verticale, en un Dieu Créateur, suscite
    la confiance horizontale, entre êtres humains. L'exemple de Saint
    François d'Assise montre aussi que l'homme de Dieu inspire confiance
    aux hommes (jusqu'au Sultan d'Egypte Malik Al-Kamil) tout comme aux
    animaux (non seulement les oiseaux mais aussi le loup de Gubbio).

    Ce dialogue entre hommes de foi porte sur des valeurs humaines
    essentielles. Il se fonde sur le rôle de l'être humain comme gérant de
    la Création divine, comme responsable de la protection de l'ensemble
    des créatures, à commencer par la sauvegarde de la vie et de la
    dignité humaines, de la survie de communautés, de peuples, de
    l'humanité entière. Cette responsabilité originelle de l'homme comme
    gérant de la Création divine est aujourd'hui de la plus grande
    actualité, permettant d'affirmer le caractère particulier, privilégié,
    de l'être humain, avec ses droits et ses devoirs.

    Le dialogue entre religions est une nécessité contemporaine pour le
    droit international humanitaire.

    Ce dialogue pourra avoir trois objectifs en ce qui concerne le droit
    international humanitaire :

    1. en rechercher les sources historiques et anthropologiques ;

    2. retrouver les motivations de respecter le droit international humanitaire;

    3. réaffirmer les principes fondamentaux du droit humanitaire et les
    ancrer dans la conscience publique de toutes les civilisations en vue
    d'en assurer le respect dans les conflits en cours et à venir.

    Sur le premier point, le principe fondamental du droit international
    humanitaire en est de prohiber, par des règles à caractère sacré, des
    actes qui pourraient mettre en péril la survie du groupe : on interdit
    ainsi de tuer les femmes et les enfants, d'empoisonner l'eau,
    d'abattre les arbres fruitiers, de détruire les récoltes comme de
    porter atteinte à tous les biens indispensables à la survie -
    physique, culturelle et spirituelle - de la communauté. Ces règles
    gardent toute leur actualité...

    Sur le deuxième point, d'approfondir les motivations de respecter le
    droit humanitaire, on ne peut les réduire à la crainte de poursuites
    pénales, nationales ou internationales. Comme le CICR l'avait en effet
    réalisé dans une étude réalisée à l'occasion du 50e anniversaire des
    Conventions du 12 août 1949, la religion est une des motivations les
    plus puissantes pour faire respecter les règles essentielles du droit
    humanitaire.

    Troisième raison de la nécessité de ce dialogue entre religions et
    juristes : il faut réaffirmer les principes fondamentaux du droit
    humanitaire, si nécessaire face à la raison d'Etat, comme l'ont
    récemment fait les évêques catholiques américains pour condamner la
    torture (Voir le document « Torture is a Moral Issue: A Catholic Study
    Guide », disponible en ligne sur le site de la Conférence des Evêques
    catholiques des Etats-Unis : http://www.usccb.org/sdwp/stoptorture/ ).
    Cette réflexion entre religions et juristes sur des fondements de la
    dignité humaine devrait permettre une mobilisation de la conscience
    publique de toutes les religions pour éviter des régressions - comme
    une "réglementation de la torture" qui seraient introduites dans un
    instrument de droit positif, sur le plan national voire international.
    Cette réflexion pourrait se baser sur une disposition essentielle du
    droit international humanitaire, l'Article 3 commun aux quatre
    Conventions de Genève de 1949, que la Cour Internationale de Justice,
    dans l'Affaire Nicaragua, a reconnue comme contenant des «
    considérations essentielles d'humanité ».

    Permettez-moi de conclure par deux citations, l'une d'un humaniste
    désespéré du XXe siècle, Prix Nobel de Littérature, Français né en
    Algérie, Albert Camus, extraite de son journal pendant la Guerre
    d'Algérie, et l'autre d'un militant des Droits de l'Homme aux
    Etats-Unis, assassiné il a quarante ans, le Pasteur Martin Luther
    King.

    Pour le premier, il faut « se battre pour une vérité en veillant à ne
    pas la tuer des armes mêmes dont on la défend »; pour le second,
    l'alternative est simple: ou bien nous vivons en frères, ou bien nous
    mourrons en insensés (« Either we live together as brothers, or we
    perish as fools »).

    Michel Veuthey